À l’âge de six ans, Tsai Ying-jie assiste au massacre de sa famille orchestré par cinq seigneurs malfaisants, dans le but de s’emparer de la légendaire Épée Chasseuse d’Âmes. Bien des années plus tard, devenu maître dans le maniement de la lame, le jeune homme part à la recherche des assassins de ses parents afin de venger leur mort. Au cours de sa quête meurtrière, Tsai Ying-jie sera secouru par l’intrépide Hirondelle. Mais il ignore que cette dernière n’est autre que la fille de Yun Chung-chun, l’un des hommes sur sa liste…
Première incursion du réalisateur taïwanais Joseph Kuo dans le wu xia pian, « La Vengeance du Dragon Noir » retrace la quête sanglante du valeureux Tsai Ying-jie, dans la lignée des premiers chefs-d’œuvre de King Hu. Le cinéaste Joseph Kuo mêle aventure et romantisme pour aborder les thèmes traditionnels du genre, mais s’en démarque par son humanisme et la profondeur psychologique de son héros.



Entretien avec Joseph Kuo
Il s’agit de la transcription de l’entretien dirigé et réalisé par Frédéric Ambroisine. Dans le cadre du Festival Paris Cinéma en 2008, Joseph Kuo revient sur ses 52 années de réalisation de films et souligne l’influence de King Hu sur le cinéma d’arts martiaux et « La Vengeance du Dragon Noir ».

Joseph Kuo : J’ai commencé à écrire des romans il y a 55 ans. J’avais 17 ans à l’époque. J’ai écrit des romans pendant trois ans, environ 100,000 mots et je souhaitais les publier. À l’époque, le cinéma en dialecte taïwanais débutait. C’était la première année. Et il y avait une forte demande en terme de scénarios. J’ai donc adapté mes romans en scénarios et j’ai essayé de les vendre. Je n’ai pas réussi la première année, mais j’ai pu les vendre la deuxième. En vendant mon premier scénario aux studios, j’ai pu intégrer l’industrie du cinéma. Un an plus tard, j’ai vendu mon deuxième scénario. Le patron du studio qui l’a acheté a également souhaité que je le réalise.
Je suis ainsi devenu réalisateur. Je n’avais que 22 ou 23 ans. Cela a toujours été mon objectif. Je voulais travailler dans le cinéma. J’ai débuté dans l’industrie en vendant mes scénarios. La deuxième étape est arrivée vite, quand le patron qui m’a acheté un scénario m’a demandé d’en être le réalisateur. J’ai donc été vraiment chanceux.
Joseph Kuo : Mon premier défi dans la vie fut tout aussi important. Mon premier film en tant que réalisateur a rapporté pas mal d’argent. Alors, il n’était plus question de faire marche arrière. Entre 1950 et 1960, je n’avais pas fait de films d’arts martiaux. Pendant ces dix ans, j’avais fait des films en dialecte taïwanais. J’avais également réalisé quatre films en mandarin, des histoires d’amour. C’était le genre que j’aimais à l’époque.

J’ai ensuite vu « L’Hirondelle d’or » et un certain nombre de films japonais bushido. J’adorais écrire. J’ai donc commencé à écrire des scénarios de genre wuxia. Quand j’ai écrit « La Vengeance du Dragon Noir », je souhaitais écrire l’histoire touchante d’un homme qui veut se venger, mais échoue dans sa quête. Parce que l’homme qu’il veut tuer est déjà aveugle. Aussi, la fille de son ennemi juré lui a sauvé la vie. J’ai senti que cette histoire était plutôt dramatique et attrayante. J’ai donc écrit le scénario. Puis, moins d’une semaine après avoir fini de l’écrire, je l’ai vendu à un studio. Et fort heureusement, le directeur du studio qui a acheté mon scénario m’a également engagé pour le réaliser. Mais les 25 films que j’avais réalisé avant étaient tous des films romantiques.

King Hu réalisait « Dragon Inn » au même moment. C’était le professeur que j’admirais et dont je voulais apprendre le plus. J’avais déjà vu son « Hirondelle d’or » produit par la Shaw Brothers. C’était quatre ans avant « La Vengeance du Dragon Noir ». C’est en voyant son film que j’ai commencé à rêver de faire mes propres films wuxia. J’avais réalisé 22 films en dialecte taïwanais en huit ans qui étaient tous des films romantiques. Ensuite, j’ai travaillé deux ans pour la société de Li Han-hsiang, réalisant deux films mandarins en couleur. Après la faillite de la société de Li Han-hsiang, j’ai réalisé deux films mandarins supplémentaires. En couleur. J’avais donc fait 26 films au total. Quand j’ai réalisé ces deux derniers films en mandarin, j’avais déjà commencé à écrire « La Vengeance du Dragon Noir ». Et j’étais totalement influencé par King Hu.
Ma plus grande inspiration fut « L’Hirondelle d’or ». J’avais aussi vu de nombreux films japonais chambara à l’époque. Je croisais fréquemment King Hu chez Union Film. Il était extrêmement occupé à tourner « Dragon Inn ». King Hu avait été invité par Union Film à faire ses films à Taïwan. « Dragon Inn » fut son premier film pour eux. Il l’avait longuement préparé avant de commencer à le tourner. Le tournage a duré longtemps et à sa sortie, il a surpris le monde entier.
Joseph Kuo : Quant à la raison pour laquelle je suis finalement allé à Hong-Kong, c’est parce que j’ai réalisé deux films d’action wuxia après « La Vengeance du Dragon Noir » : « Superior Darter » et « The son of Swordsman ». J’ai gagné un peu d’argent avec ces deux films, car j’avais investi mon propre argent. J’étais coproducteur. J’ai gagné près de deux millions de dollars. J’ai donc commencé à préparer « Sorrowful to a Ghost », ma première production indépendante. Le premier film de ma société Hong Hwa Films. Ce dernier a rapporté beaucoup d’argent dans le monde entier. Après ce film, la Shaw Brothers m’a proposé de les rejoindre. Je suis donc passé chez eux. Pas en tant que réalisateur sous contrat, mais en tant que collaborateur.

Chiang Nan était un nouveau venu que j’ai recruté. Au début, son jeu d’acteur était un peu brut, un peu terne. Mais il a beaucoup travaillé, vraiment beaucoup. C’était un homme très honnête. Il a beaucoup tourné pour moi et petit à petit, il est devenu mon assistant réalisateur. Il est ensuite devenu réalisateur. Je l’ai engagé pour réaliser. Nous avions le même âge. Mais il avait un problème cardiaque, et il est décédé il y a dix ans (en 1998).
Même si j’ai réalisé de nombreux films d’arts martiaux, le marché pour ces films a ses hauts et ses bas. À son apogée, près de 400 films d’arts martiaux furent réalisés en une seule année à Hong-Kong et à Taïwan. Qui pouvait tous les voir ? Le marché a donc commencé à décliner. Le business étant mauvais, j’avais beaucoup de temps libre. En tant que scénariste, j’avais plusieurs scripts terminés qui traînaient. J’ai alors réalisé deux films romantiques avec Tien Niu : « Love in the Spring » et « The Youngest Sister ». J’ai tourné ces deux films. Deux ans plus tard, en 1977, j’ai écrit le scénario de « Shaolin et les 18 Hommes de Bronze ». Je suis revenu à la réalisation de films d’arts martiaux.

King Hu était le maître de l’art cinématographique. C’était un artiste. Il a conceptualisé la Chine ancienne. Les films de Chang Cheh étaient plus traditionnels. Ce sont des films d’arts martiaux wushu. Traditionnels, dans un sens plus historiques. Mes films, même s’ils sont des films d’arts martiaux historiques, j’y ai injecté des éléments émotionnels forts, des éléments de romance. Ces éléments sont très importants, on ne peut pas que se battre. Généralement, lorsque je scénarisais les scènes de combat, je communiquais au mieux avec mon chorégraphe d’arts martiaux. Qui gagnerait le combat, et comment. Je lui parlais des postures, des armes, des mouvements. Le chorégraphe m’expliquait alors son approche. Les acteurs répétaient les mouvements. Si ça me plaisait, on tournait. Si je trouvais que ce n’était pas idéal, je demandais des changements. J’étais comme ça. Quand je fais des films d’arts martiaux, je suis toujours attentif à l’action.
Plus j’écrivais de scénarios, plus je découvrais mes propres lacunes. À l’époque, l’industrie était très compétitive. J’embauchais les meilleurs scénaristes pour m’aider à écrire de bons scénarios. Peu à peu, j’ai lâché prise et élargi mes horizons. Si les scénarios des autres étaient bons, je les tournais.
J’ai été le premier à faire des films sur le monastère Shaolin. Avant « La 36e Chambre de Shaolin », et avant « L’Impitoyable », le film avec Jackie Chan, j’ai été le premier à faire un film sur les 18 hommes de bronze. Je n’imitais pas d’autres films. Cependant, je ressens que le kung-fu Shaolin, le wushu Shaolin… il y a tellement de matière à exploiter, on ne peut pas faire le tour du sujet.

Le blu-ray du film est édité par Carlotta
Sortie le 4 juin 2024
Durée : 1h26
Suppléments :
Le maître du Wuxia : entretien avec Joseph Kuo (13 mins)
La restauration
Bande-annonce 2024